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Œnologouine : « Ces mots sont politiques »

Sous le nom d’Œnologouine, Delphine Aslan organise des ateliers de dégustation de vins de vigneronnes en « mixité choisie ». Suite à un portrait d’elle paru dans Libération, son compte Instagram a été temporairement suspendu et elle a été la cible de commentaires haineux. Interview.

Les « men », souvent très fragiles et très lourds (NWII/DR).

NWII — Tu peux nous rappeler le principe de tes ateliers « Œnologouine » et notamment la « mixité choisie » ?

Delphine Aslan : Ce sont en effet des ateliers de dégustation de vins en mixité « choisie », c’est-à-dire sans homme cis (la distinction est importante car les mecs trans sont les bienvenus). On y déguste des vins vivants faits par des vigneronnes. D’ailleurs, ces ateliers permettent à certaines, qui ô grand jamais ne seraient allées dans un atelier d’un format plus classique, de découvrir les vins, la dégustation, d’entendre parler de vins vivants ou naturels, d’avoir accès à des domaines qui travaillent dans le respect du terroir et des raisins. Du coup, le projet c’était aussi d’amener ces personnes-là à cette belle découverte, de les conforter à ouvrir la porte de leur caviste de quartier, etc. [Delphine est d’ailleurs formée au métier de caviste, entre autres casquettes : restauratrice et BTS viti-oeno en cours – ndlr]. Alors je ne pense pas faire de mal au milieu du vin. Au contraire, j’essaie d’être un des relais qui en ouvrent un peu plus grand la porte.

Pourquoi as-tu choisi ce nom, « Œnologouine » ?

D’abord, j’aime les mots-valises incongrus. Ensuite, j’utilise pour me définir les mots « lesbienne » ou « gouine », alternativement. Puisque beaucoup m’ont demandé de m’expliquer là-dessus, il me semble important de rappeler que ces mots sont encore aujourd’hui considérés comme « choquants » et font même régulièrement l’objet de censure sur les réseaux sociaux, malgré la mobilisation persistante des militant-e-s LGBTI. Ces mots sont politiques. « Gouine » est une insulte que nous nous réapproprions, pour retourner le stigmate : plus je dis gouine, plus ce mot m’appartient, moins quand tu m’insultes, ça fait sens, ça m’atteint. Derrière ce mot, il y a une histoire, et une identité politique forte, à fort potentiel transgressif, presque révolutionnaire : la preuve, il choque encore terriblement ! Et là-dessus, je fais remarquer que ce n’est pas, jamais, aux personnes non-concernées de dicter aux autres comment se nommer, quel vocabulaire utiliser. Les injonctions à utiliser des mots « convenables », « acceptables », cachent souvent, au fond, le pire. Ici, dire à une lesbienne qu’elle n’a pas le droit de s’appeler gouine, qu’il faut qu’elle lisse sa parole, donc son identité, donc son existence, c’est de la lesbophobie. On m’a par ailleurs interpelée en me demandant pourquoi dans un commentaire j’avais parlé de ma compagne, pourquoi je parlais de ma « sexualité » (sic). On ne demanderait jamais, jamais, à une personne hétéro pourquoi elle parle de sa compagne ou de son compagnon. Jamais. Ce qu’on me demande, c’est de gommer cette part, pourtant si importante pour moi. C’est ce qu’on nous demande, si souvent, dans le milieu du travail…. Au contraire, en créant le projet « Œnologouine », j’ai souhaité que les milieux deviennent poreux — constituer une fenêtre, aussi petite soit-elle. 

Delphine Aslan animant un atelier « Œnologouine » (DR).

Ton travail, tes ateliers, ont été mis en lumière dans un récent article de Libération, quelles en ont été les conséquences ?

L’article a pas mal tourné, il y a eu beaucoup de commentaires haineux. Quelques messages en privé aussi. Mon compte Instagram a été suspendu 24 heures [il vient d’être réactivé alors que nous publions cet entretien – ndlr]. Beaucoup de haine, et heureusement aussi, beaucoup de soutien. Merci à toutes les personnes qui ont pris la parole pour me soutenir, c’est super précieux dans ces cas-là.  

Comment expliques-tu que le compte Instagram d’Œnologouine ait été suspendu le lendemain de la parution de l’article ?

Le jour même ! C’était rapide. Je pense que des mascus ont fait un petit « raid » organisé pour signaler mon compte. Donc dans le doute, Instagram ne réfléchissant que par algorithmes, j’ai été suspendue sans vérification préalable. 

Va-t-il être réactivé ? Est-il le cas échéant menacé d’une suspension plus longue ? Y a-t-il une condition pour éviter toute future suspension ?

Après « l’examen » de mon cas, il vient d’être réactivé. Ce qui est sûr c’est que je refuse tout changement de nom. Il y a une association loi 1901 avec ce nom, si les autorités françaises m’ont laissée tranquille, Instagram devrait pouvoir le faire aussi…

Un certain nombre de professionnels du vin ont d’ailleurs commenté cet article sur les réseaux sociaux en moquant ou critiquant ton initiative, avec des relents parfois homophobes, cela t’étonne-t-il ?

Non, pas du tout. J’aurais d’ailleurs dû m’y préparer. La plupart de ces gens qui se veulent meilleurs que tout le monde n’ont pas la moindre idée de la lesbophobie à laquelle on peut être confrontée dans la société. Je lis même, ici ou là, des rapprochements avec la pédocriminalité, l’apocalypse, le fascisme… Je ne tombe pas de haut, le milieu du vin est — comme beaucoup de milieux — rétrograde, sexiste, LGBT-phobe. C’est d’ailleurs le sujet du dossier dans Libération

Comment expliques-tu plus généralement que tant d’hommes cisgenres n’acceptent pas, par principe, la non-mixité ?

C’est un outil auquel bon nombre d’entre eux refusent de réfléchir. Il est tellement plus simple de rejeter en bloc… Ceux qui refusent d’y réfléchir sont souvent aussi Blancs, valides, et sont hérissés et blessés par les concepts d’oppression systémique et de privilège. Ils ne veulent pas entendre qu’ils ont des privilèges, que d’autres en ont moins, ou pas les mêmes, et que ces « autres », en l’occurrence ici des femmes lesbiennes, pourraient apprécier de vivre des moments entre elles : pour organiser leur lutte politique, ou tout simplement pour avoir plus de chances d’obtenir la parole, d’être écoutées, d’être comprises, de se sentir à l’aise. Ces hommes, qui se sentent légitimes partout, qui ont accès à absolument tous les espaces, ont beaucoup de mal à affronter une exclusion, aussi temporaire et insignifiante soit-elle. Ils surjouent l’indignation et s’autoproclament non problématiques, ramenant tout à eux. Avec une facilité déconcertante, d’ailleurs. Ils feignent aussi de ne pas comprendre qu’on parle de 2 heures d’atelier, ce qui revient davantage à une respiration dans le quotidien qu’à une « ségrégation » comme j’ai pu le lire… 

Qu’est-ce que tu vas ouvrir comme bonnes quilles maintenant que ton compte Insta est rétabli (et quand le patriarcat sera renversé) ?

Ah ! Merci de me poser cette question, on m’a reproché de ne pas parler assez de vin, mais sans m’en donner l’occasion ! Hier pour le réconfort j’ai ouvert « Kiffe Kiffe », de Lolita Sene… Et pour continuer sur ma lancée, je pense que je vais ouvrir « Putes féministes », une macération de gewurztraminer… cuvée militante des camarades de Vins & Volailles !  

On peut notamment suivre Delphine Aslan / Œnologouine sur Instagram et sur Facebook.

Par Antonin Iommi-Amunategui

Rédacteur en chef

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