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Procès des pesticides à Bordeaux : les « super-vilains » du CIVB

En 2020, l’association Alerte aux toxiques a publié les résultats d’analyses révélant la présence de nombreux résidus de pesticides dans des vins, essentiellement de Bordeaux, pourtant labellisés HVE (« Haute Valeur Environnementale »). En réaction, l’interprofession des vins de Bordeaux (CIVB) a porté plainte — et elle vient de remporter une première bataille avec une condamnation de l’association et de sa porte-parole Valérie Murat pour dénigrement, assortie de dommages et intérêts à hauteur de 125 000 euros. Cette réaction procédurière et agressive du CIVB était-elle bienvenue ? Va-t-elle servir au mieux les intérêts de la filière des vins de Bordeaux que le CIVB est censé représenter ?

Un tire-bouchon Dark Vador (source : Cadeau dans le mille)

Qui perd gagne

Médiatiquement, déjà, c’est mort : Basta, Le Canard Enchaîné, Reporterre, La Croix, 20 Minutes, L’Express, Rue89 Bordeaux, le JT de 20 heures de France 2 (qui a même refait des analyses confirmant la présence de nombreux résidus dans un échantillon HVE sur deux) et bien d’autres médias, y compris étrangers, ont relayé l’affaire, en mettant généralement davantage en avant le combat et la peine subie par Valérie Murat et son association, plutôt que le point de vue du CIVB. Un « backlash », ou retour de bâton, doublé d’un effet Streisand, qui était pourtant largement prévisible.

L’avocat de la défense, Eric Morain, parle d’ailleurs de « procédure bâillon ». En clair : l’intention de faire taire les lanceurs et lanceuses d’alertes dénonçant l’usage immodéré des pesticides dans l’agriculture, et dans le vignoble en particulier. Raté.

Une image doublement écornée

Toutes les conditions semblent donc réunies pour faire passer le CIVB, et avec lui les vins de Bordeaux, pour les super-vilains de l’histoire. Un échec de communication patent, mais aussi semble-t-il un échec stratégique total pour l’interprofession bordelaise. J’ai réalisé un sondage (via Twitter) dont les résultats sont sans appel : 60 % des personnes ayant répondu considèrent que cette condamnation — alors même qu’elle leur est favorable — « nuit à l’image des vins de Bordeaux », quand moins de 5 % d’entre elles estiment que la victoire du CIVB au tribunal (temporaire, qui plus est, avant appel) redore cette même image…

Même si un sondage via Twitter n’a évidemment pas valeur scientifique, le différentiel des réponses est trop net pour ne pas être considéré.

Jusqu’à 100 000 euros de frais de justice pour le CIVB

Les vins de Bordeaux, et derrière eux les milliers de vignerons et vigneronnes de la région, ne méritent-ils pas une représentation (qu’ils et elles, pour rappel, financent via les fameuses contributions volontaires obligatoires) plus digne et fine que cela ?

Les moyens employés par le CIVB pour cette assignation en justice [contacté, le CIVB n’a pas, à cette heure, répondu à ma demande concernant le montant des frais de procédure engagés par l’interprofession dans cette affaire] n’auraient-ils pas pu trouver meilleur usage ?

D’après plusieurs spécialistes, vu le pedigree du cabinet d’avocats (Bredin Prat) sollicité par le CIVB, ces frais pourraient osciller entre 40 000 et 100 000 euros. Une somme pour le moins conséquente.

De quoi HVE est-il le nom ?

Sur le fond, est-il normal qu’on retrouve quasi-systématiquement des traces et résidus de pesticides (en l’occurrence, un cocktail de sept molécules différentes en moyenne) dans des vins labellisés « Haute Valeur Environnementale » ? Parmi les molécules détectées : des perturbateurs endocriniens potentiels, des substances classées CMR (cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques) probables et des fongicides SDHI. Quelle image cela renvoie-t-il de la viticulture en question, censée valoriser l’environnement ? Le CIVB n’aurait-il pas dû plutôt remercier l’association Alerte aux toxiques et employer ces fonds, non pas pour l’envoyer au tribunal, mais pour participer à l’amélioration technique d’un label manifestement bancal ? Au 1er juillet 2020, plus de 8000 exploitations agricoles étaient pourtant déjà certifiées HVE (un nombre, qui plus est, en très forte croissance).

Autant de questions dont nous espérons avoir bientôt les réponses du CIVB (l’article sera bien sûr mis à jour le cas échéant).

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Entretiens

Œnologouine : « Ces mots sont politiques »

Sous le nom d’Œnologouine, Delphine Aslan organise des ateliers de dégustation de vins de vigneronnes en « mixité choisie ». Suite à un portrait d’elle paru dans Libération, son compte Instagram a été temporairement suspendu et elle a été la cible de commentaires haineux. Interview.

Les « men », souvent très fragiles et très lourds (NWII/DR).

NWII — Tu peux nous rappeler le principe de tes ateliers « Œnologouine » et notamment la « mixité choisie » ?

Delphine Aslan : Ce sont en effet des ateliers de dégustation de vins en mixité « choisie », c’est-à-dire sans homme cis (la distinction est importante car les mecs trans sont les bienvenus). On y déguste des vins vivants faits par des vigneronnes. D’ailleurs, ces ateliers permettent à certaines, qui ô grand jamais ne seraient allées dans un atelier d’un format plus classique, de découvrir les vins, la dégustation, d’entendre parler de vins vivants ou naturels, d’avoir accès à des domaines qui travaillent dans le respect du terroir et des raisins. Du coup, le projet c’était aussi d’amener ces personnes-là à cette belle découverte, de les conforter à ouvrir la porte de leur caviste de quartier, etc. [Delphine est d’ailleurs formée au métier de caviste, entre autres casquettes : restauratrice et BTS viti-oeno en cours – ndlr]. Alors je ne pense pas faire de mal au milieu du vin. Au contraire, j’essaie d’être un des relais qui en ouvrent un peu plus grand la porte.

Pourquoi as-tu choisi ce nom, « Œnologouine » ?

D’abord, j’aime les mots-valises incongrus. Ensuite, j’utilise pour me définir les mots « lesbienne » ou « gouine », alternativement. Puisque beaucoup m’ont demandé de m’expliquer là-dessus, il me semble important de rappeler que ces mots sont encore aujourd’hui considérés comme « choquants » et font même régulièrement l’objet de censure sur les réseaux sociaux, malgré la mobilisation persistante des militant-e-s LGBTI. Ces mots sont politiques. « Gouine » est une insulte que nous nous réapproprions, pour retourner le stigmate : plus je dis gouine, plus ce mot m’appartient, moins quand tu m’insultes, ça fait sens, ça m’atteint. Derrière ce mot, il y a une histoire, et une identité politique forte, à fort potentiel transgressif, presque révolutionnaire : la preuve, il choque encore terriblement ! Et là-dessus, je fais remarquer que ce n’est pas, jamais, aux personnes non-concernées de dicter aux autres comment se nommer, quel vocabulaire utiliser. Les injonctions à utiliser des mots « convenables », « acceptables », cachent souvent, au fond, le pire. Ici, dire à une lesbienne qu’elle n’a pas le droit de s’appeler gouine, qu’il faut qu’elle lisse sa parole, donc son identité, donc son existence, c’est de la lesbophobie. On m’a par ailleurs interpelée en me demandant pourquoi dans un commentaire j’avais parlé de ma compagne, pourquoi je parlais de ma « sexualité » (sic). On ne demanderait jamais, jamais, à une personne hétéro pourquoi elle parle de sa compagne ou de son compagnon. Jamais. Ce qu’on me demande, c’est de gommer cette part, pourtant si importante pour moi. C’est ce qu’on nous demande, si souvent, dans le milieu du travail…. Au contraire, en créant le projet « Œnologouine », j’ai souhaité que les milieux deviennent poreux — constituer une fenêtre, aussi petite soit-elle. 

Delphine Aslan animant un atelier « Œnologouine » (DR).

Ton travail, tes ateliers, ont été mis en lumière dans un récent article de Libération, quelles en ont été les conséquences ?

L’article a pas mal tourné, il y a eu beaucoup de commentaires haineux. Quelques messages en privé aussi. Mon compte Instagram a été suspendu 24 heures [il vient d’être réactivé alors que nous publions cet entretien – ndlr]. Beaucoup de haine, et heureusement aussi, beaucoup de soutien. Merci à toutes les personnes qui ont pris la parole pour me soutenir, c’est super précieux dans ces cas-là.  

Comment expliques-tu que le compte Instagram d’Œnologouine ait été suspendu le lendemain de la parution de l’article ?

Le jour même ! C’était rapide. Je pense que des mascus ont fait un petit « raid » organisé pour signaler mon compte. Donc dans le doute, Instagram ne réfléchissant que par algorithmes, j’ai été suspendue sans vérification préalable. 

Va-t-il être réactivé ? Est-il le cas échéant menacé d’une suspension plus longue ? Y a-t-il une condition pour éviter toute future suspension ?

Après « l’examen » de mon cas, il vient d’être réactivé. Ce qui est sûr c’est que je refuse tout changement de nom. Il y a une association loi 1901 avec ce nom, si les autorités françaises m’ont laissée tranquille, Instagram devrait pouvoir le faire aussi…

Un certain nombre de professionnels du vin ont d’ailleurs commenté cet article sur les réseaux sociaux en moquant ou critiquant ton initiative, avec des relents parfois homophobes, cela t’étonne-t-il ?

Non, pas du tout. J’aurais d’ailleurs dû m’y préparer. La plupart de ces gens qui se veulent meilleurs que tout le monde n’ont pas la moindre idée de la lesbophobie à laquelle on peut être confrontée dans la société. Je lis même, ici ou là, des rapprochements avec la pédocriminalité, l’apocalypse, le fascisme… Je ne tombe pas de haut, le milieu du vin est — comme beaucoup de milieux — rétrograde, sexiste, LGBT-phobe. C’est d’ailleurs le sujet du dossier dans Libération

Comment expliques-tu plus généralement que tant d’hommes cisgenres n’acceptent pas, par principe, la non-mixité ?

C’est un outil auquel bon nombre d’entre eux refusent de réfléchir. Il est tellement plus simple de rejeter en bloc… Ceux qui refusent d’y réfléchir sont souvent aussi Blancs, valides, et sont hérissés et blessés par les concepts d’oppression systémique et de privilège. Ils ne veulent pas entendre qu’ils ont des privilèges, que d’autres en ont moins, ou pas les mêmes, et que ces « autres », en l’occurrence ici des femmes lesbiennes, pourraient apprécier de vivre des moments entre elles : pour organiser leur lutte politique, ou tout simplement pour avoir plus de chances d’obtenir la parole, d’être écoutées, d’être comprises, de se sentir à l’aise. Ces hommes, qui se sentent légitimes partout, qui ont accès à absolument tous les espaces, ont beaucoup de mal à affronter une exclusion, aussi temporaire et insignifiante soit-elle. Ils surjouent l’indignation et s’autoproclament non problématiques, ramenant tout à eux. Avec une facilité déconcertante, d’ailleurs. Ils feignent aussi de ne pas comprendre qu’on parle de 2 heures d’atelier, ce qui revient davantage à une respiration dans le quotidien qu’à une « ségrégation » comme j’ai pu le lire… 

Qu’est-ce que tu vas ouvrir comme bonnes quilles maintenant que ton compte Insta est rétabli (et quand le patriarcat sera renversé) ?

Ah ! Merci de me poser cette question, on m’a reproché de ne pas parler assez de vin, mais sans m’en donner l’occasion ! Hier pour le réconfort j’ai ouvert « Kiffe Kiffe », de Lolita Sene… Et pour continuer sur ma lancée, je pense que je vais ouvrir « Putes féministes », une macération de gewurztraminer… cuvée militante des camarades de Vins & Volailles !  

On peut notamment suivre Delphine Aslan / Œnologouine sur Instagram et sur Facebook.

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Lacasse du siècle #2 : L’Odyssée de Pénélope

Second épisode de la chronique (alcoo)lol de Marie-Ève : L’Odyssée du point de vue de Pénélope résumée en deux coups de cuiller à pot. Attention, ça défrise (sa toile). 

La chronique alcoolol de Marie-Ève
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Bordeaux unbashing

Le « bordeaux bashing », c’est un marronnier du mondovino depuis plus de 10 ans déjà. La première mention de cette expression que j’ai retrouvée, c’est sous la plume d’un Américain (logique), dans le Wall Street Journal daté du 4 décembre 2010 : “Bordeaux bashing has become a new form of wine snobbery” (« le dénigrement du bordeaux est devenue une nouvelle forme de snobisme du vin »). Mais pas n’importe quel Américain : l’auteur de cette phrase n’est autre que Jay McInerney. Ce célèbre écrivain du vin (romancier à la base, proche de Bret Easton Ellis à qui il a été associé dans le Brat Pack) serait-il l’inventeur de l’expression en question, usée depuis jusqu’à la corde, des deux côtés de l’Atlantique ? A priori, non : la maternité pourrait bien en revenir plutôt à Alice Feiring, autre autrice bien connue dans le milieu du vin, qui l’a employée dans un article du magazine Wine & Spirit daté lui aussi de décembre 2010 mais paru en novembre — c’est serré. On pencherait donc plutôt pour elle, même si, de son côté, elle n’en est pas certaine… Convenons qu’à défaut d’autre preuve matérielle, on peut la lui attribuer !

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Actualitron #1 : couvre-feu, « Paye ton pinard », Michelin et « Nicolas »

Bienvenue dans l’actualitron, notre nouveau podcast bimensuel qui fait un tour rapide de l’actualité du vin. C’est-à-dire l’actualité qui nous intéresse, pas la dernière marque de champagne à avoir plongé six caisses dans l’océan Pacifique ou le nouveau rosé de Brad Pitt à 30 balles. Aujourd’hui, on parle cavistes et pseudo-cavistes, cagnotte sororitaire et solidaire et guide du pneu. La suite dans vos oreilles !

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Critiques de vin et autres pros : sommes-nous tous des alcoolos ?

La plupart des textes qui concernent le vin m’ennuient. Les fiches de dégustation me font bailler. J’aime ce que le vin draine comme autres sujets ; quand il est le point de départ d’une discussion plus vaste. « Pourquoi le vin est-il intimidant » est un vrai prétexte pour parler de sociologie. « Être sommelière et Noire » est une question politique. « Pourquoi les femmes dans le vin sont encore marginalisées » reste une obsession philosophique. La liste est longue. 

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Le problème avec les vieux mâles blancs du vin

Avertissement préalable : tous les vieux mâles blancs du vin ne posent pas de problème (je ne suis d’ailleurs pas loin, à 46 ans, d’en être un moi-même), mais tout le problème semble venir de vieux mâles blancs du vin. Surtout, derrière ce titre délibérément provocateur, il y a une réalité qui, si elle est évidemment loin d’être propre au seul milieu du vin, s’y manifeste violemment.

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« No wine is innocent » reloaded

Après une pause de quelques années, « No wine is innocent » a repris du service. Anciennement hébergé par Rue89 (archives disponibles sur L’Obs), le site est désormais indépendant. Et il y a du nouveau.